je ne sais pas qui je suis

 


 

je ne sais pas qui je suis

 

je ne sais pas qui je suis
je viens de terres très lointaines
tant de sangs en moi sont tourmentés
mon grand'père était oriental
et j'ai on me l'a dit une aïeule juive
je ne sais pas qui je suis
mes lèvres n'acceptent jamais les lèvres présentes
je sais qu'il doit exister des lèvres meilleures
je ne sais pas où
                                       là-bas
et mes lèvres sont tendues vers les inexistences
toujours

ils m'ont dit
          votre marche est indolente
          vos paroles ont des lenteurs chantantes
          elles sont toutes de douceur
ils m'ont dit aussi
avec leurs yeux déchirés d'amertume
         vous avez des sursauts cruels
         vous étranglez les cœurs avec vos dents ardentes
         et votre inconscience est terrible

je ne sais pas
j'ai parfois des yeux qui ne sont plus les miens
je viens de terres si lointaines
et tant de races tant de passions jouent en moi
mon grand'père était oriental
mon aïeule on me l'a dit était une juive
qui avait des yeux merveilleux

mes yeux sont pleins d'horizons dorés
j'ai mes mains lourdes de tendresse
sans cesse
mon corps appelle les corps
et je n'ai jamais trouvé
celle des mains douces et de mes rêves fervents
je vais incliné vibrant vers d'incertaines beautés
parfois m'a serré le désir du vulgaire
et mes contradictions sont immenses

parce que mes yeux sont noirs
frissonnant de sensualités profondes
parce que ma peau est brune
l'on me demande d'où je viens
et qui je suis

je sais que je viens de terres très lointaines
là les mers sont couleur de beau ciel
les soirs elles pleurent d'étranges agonies
en des couleurs qui ont déteint dans mon âme
je ne sais pas les chanter
mais elles sont berçantes et nostalgiques
comme mes mers étales

je sais que je viens de très loin
mais je ne sais pas qui je suis
mes solitudes et mes absences incomparables
ne me l'ont jamais appris

 

Guy Levis Mano

 
 
 

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Jean des Brumes

 


 http://nsa21.casimages.com/img/2012/01/25//120125100648408855.png

 

Jean des Brumes
                                                                                         mon frère, Jean des Brumes.

 

Il parlait aux vents aux nuages
Il savait le secret des sources, des feuillages
C'est par lui que j'ai su tous les charmes, les sorts.
Jean des Feuilles ! Ses yeux étaient des rameaux d'or
Cueillis à des forêts lointaines
Où l'on entend sonner du cor ...
Ses chansons étaient des sirènes ...
Ses chansons nous donnaient un vertige inconnu.
Jean Royal ! qui marchait pieds nus
Que les filles aimaient sans se rassasier
Jean des amours, Jean des baisers
En méchante veste de toile.
Avec son archet fabuleux,
Il appelait chaque étoile
Par le nom que savent les dieux
Et des vergers du ciel, en des bruissements roux
Elles venaient autour de nous
Comme des bêtes familières ...

 

Un soir il est parti dans le vent fauve et long
Attiré par des musiques sorcières
Au pays enchanté des mille violons.
Ah ! longtemps, si longtemps nous l'avions appelé ...
Mais lui, par des chemins voilés
N'entendait déjà plus les choses de la terre.
Il eût fallu suivre ses pas
Combattre autour de lui, des forces millénaires.
Nous autres, nous ne savions pas.

 

Il est devenu Jean des Brumes
C'est son violon qui pleure au dehors
Il voudrait rentrer sous le toit qui fume
Comme jadis, quand nous étions les sept Kieffer
Sept réunis, joyeux, si forts contre l'hiver
On dit qu'il est mort
Mais il erre au loin, à travers les sphères
Il revient par les soirs d'éclairs
Et j'ai reconnu son archet
Comme un cristal, parmi les cuivres du tonnerre
Je l'entends ce matin, doucement me chercher
Sur la grève, autour des rochers ...

 

Mais nous nous retrouvons toujours au fond des nuits
Par des vallons bleuis
Par des gorges profondes
A la maison dans l'autre monde.
Il apporte pour nous, les écharpes des dunes
Les gemmes du couchant, les parchemins stellaires
Au jardin d'oiseaux-lunes,
Il cueille des fruits-fleurs, il rit avec ma mère
Il prend dans l'étang vert, des petits poissons-fées
Qui glissent dans ses doigts
Et ce sont les jours perdus d'autrefois
Ruisseaux, kobolds, sous-bois aux branches de fumée
Nous sept et la forêt.

 

Et maintenant, je vous dirai :
Lui, qui connaissais les secrets
Les chansons fraîches et brûlantes
Lui, qui savait les mots du ciel
Est-ce que les hommes sots et cruels
Méritaient qu'il restât près d'eux ?

 

O Jean mon frère, Jean des Dieux
O Jean, des étoiles filantes ...

 

  Jane Kieffer
Prix Apollinaire en 1961

 

 

 

Tags : Jane Kieffer Jean des Brumes

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Indignation

 


 

Indignation

 

J'aurais bien voulu vivre en doux ermite,
Vivre d'un radis et de l'eau qui court.
Mais l'art est si long et le temps si court !
Je rêve, poignards, poisons, dynamite.

 

Avoir un chalet en bois de sapin !
J'ai de beaux enfants (l'avenir), leur mère
M'aime bien, malgré cette idée amère
Que je ne sais pas gagner notre pain.

 

Le monde nouveau me voit à sa tête.
Si j'étais anglais, chinois, allemand,
Ou russe, oh ! alors on verrait comment
La France ferait pour moi la coquette.

 

J'ai tout rêvé, tout dit, dans mon pays
J'ai joué du feu, de l'air, de la lyre.
On a pu m'entendre, on a pu me lire
Et les gens s'en vont dormir, ébahis ...

 

J'ai dix mille amis, ils ont tous des rentes.
Combien d'ennemis ?... Je ne compte pas.
On voudrait m'avoir aux fins des repas,
Aux cigares, aux liqueurs enivrantes.

 

Puis je m'en irais, foulant le tapis
Dans l'escalier chaud, devant l'écaillère;
Marchant dans la boue ou dans la poussière,
Je retournerais à pied au logis.

 

Las d'être traité comme les Ilotes
Je m'en vais aller loin de vous, songeant
Que je ne peux pas, sans beaucoup d'argent,
Contre tant de culs user tant de bottes.

                                                                             (Le collier de griffes)

 

Charles Cros

Wikipédia

 

Tags : Charles Cros Indignation

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No Parking

 


 

 

 

 

No Parking

 

     No Parking.

 Notre temps propre comme un canon, tiré à quatre épingles

comme une bombe atomique.

 

     No Parking.

 Un tel : service militaire dans la poésie, a rempilé dans la lit-

 térature. Tel autre verse maintenant dans l'utilitaire.

 Pureté, impureté, saluez, ô ménauposes.

 

     No Parking.

On s'entre-tue et le même philosophe arme les bras dans un

camp et dans l'autre. Entre les mains de l'homme les idées pour-

 rissent.

 

     No Parking.

Vos intelligences idiotes, vos coeurs d'ardoise et vos habits de

soie en duralumin.

 

     No Parking.

De grâce, messieurs, laissez respirer, l'hiver, l'odeur du bois qui

brûle, l'été, la vibration de l'air bleu et, en toute saison, l'amour

qui se dénude.

L'amour, le jeu, la mer.

De grâce, quelque répit dans vos projets bien intentionnés

d'amélioration de tout.

 

     No Parking. No Parking.

 

Ecoutez-moi :

Des enfants jouent aux osselets, au diabolo, à la marelle.

Ils ont le geste tendre, la main brutale, le vêtement sans excès,

la grâce sur terre.

Le trèfle, vaporisé de bruine, recouvre les trottoirs. Et s'il plaît

à la clématite, nous oublierons le sens de la colonne Vendôme

pour n'y plus voir qu'un ahurissant pistil de bronze.

Quelqu'un est passé là. Les morts s'enfoncent sous l'herbe

brossée.

Les filles ont des baisers qui sollicitent et le troène sent l'amour.

Le silence ne s'achète pas, il faut qu'on vous l'offre.

 

Georges Hugnet

 

 

Tags : Georges Hugnet No Parking

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Berceuse

 


 

Berceuse

 

Endormons-nous, petit chat noir.
Voici que j'ai mis l'éteignoir
Sur la chandelle.
Tu vas penser à des oiseaux
Sous bois, à de félins museaux...
Moi rêver d'Elle.

 

Nous n'avons pas pris de café,
Et dans notre lit bien chauffé 
(Qui veille pleure.)
Nous dormirons, pattes dans bras.
Pendant que tu ronronneras,
J'oublierai l'heure.

 

Sous tes yeux fins, appesantis,
Reluiront les oaristys
De la gouttière.
Comme chaque nuit, je croirai
La voir, qui froide a déchiré
Ma vie entière.

 

Et ton cauchemar sur les toits
Te diras l'horreur d'être trois
Dans une idylle.
Je subirais les yeux railleurs
De son faux cousin, et ses pleurs
De crocodile.


Si tu t'éveilles en sursaut
Griffé, mordu, tombant du haut
Du toit, moi-même
Je mourrai sous le coup félon
D'une épée au bout du bras long
Du fait qu'elle aime.

 

Puis hors du lit, au matin gris,
Nous chercherons, toi, des souris,
Moi, des liquides
Qui nous fassent oublier tout,
Car au fond, l'homme et le matou
Sont bien stupides.

 

Charles Cros

Wikipédia

 

 

 

Tags : Charles Cros

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